Les trois universalismes

Affaire Succession Giacometti contre Fondation Prada // L’ironie de Baldesari // les trois Universalismes

Il est intéressant de constater que dans l’affaire Succession Giacometti contre Fondation Prada [1], on ne voit qu’une affaire de droit de la propriété intellectuelle. au fond ne s’agit-il que de cela ? D’un litige entre héritiers jaloux de ce qui leur a été légué et artistes contrefacteurs?

C’est en repensant à toutes ces figures solitaires et élancées de Giacometti, que me revient en contrechamp le souvenir des Trois ombres de Rodin qui couronnent également la Porte de l’Enfer. En associant 3 fois le moulage d’une même figure humaine, Rodin tente une représentation de ce qu’il y a d’universel en nous [2]. Il me semble que Giacometti, tend aussi vers cet universalité mais dans une démarche opposée, également par la répétition certes, mais de figures toutes différentes, quoique reconnaissables comme mêmes. C’est manifeste, chacune a son aura, et chacune semble éternelle. Elles semblent anciennes et elles pourraient être parentes de sculptures crétoises. De telles œuvres ont leur aura et les reproduire nous paraît leur faire perdre de l’authenticité [3].

Par ailleurs, l’oeuvre de Baldessari, fait souvent appel à la disparition des visages, en particulier ceux d’hommes politiques [4]. Avec ses montages photographiques où leur visage est occulté, il prétend leur enlever leur pouvoir, les rendre plus génériques. De ce fait, il y a bien un rapport entre ses œuvres et Les trois ombres, ou les hommes et les femmes debout, ou qui marchent. Par contre, en reproduisant les figures de Giacometti et en les associant à des objets d’époques diverses, certains symboliques, d’autres contemporains (des valises, un sac, une échelle, une chaussure, une crinoline, un hula hoop associé au cercle de l’Homme de Leonard de Vinci, un bucher et des livres, un ruban rose, un mètre…) [5], j’ai l’impression que c’est comme s’il faisait la même opération sur ces sculptures qu’avec les hommes politiques. Une opération ironique [6] où une certaine forme d’universalisme serait doublement niée : par la reproduction d’une part, l’aura de l’oeuvre serait effacée, et par l’association avec des objets, même symboliques, l’éternité serait contredite. C’est un monde ancien peuplé d’âmes toutes différentes – et de corps aussi – qui disparaitrait d’un coup par l’opération de Baldessari. Quelque chose d’ancien et d’universel est nié au profit du générique, de l’éphémère banal et reproductible – on pense aux Trois ombres. Avec son intervention à la fondation Prada, Baldessari nous dirait que nous sommes bien peu de choses… Certes, mais cela prend ici un tour plus infernal, car le message – universel ? – que j’y vois, c’est celui porté par les objets, qui viennent bon gré malgré se greffer sur nous, et qui nous permettraient de défier la mort [6]. Il va de soi que ce n’est pas vraiment le “message” de Giacometti et du coup il ne paraît pas ridicule qu’il ait refusé que son œuvre soit reproduite : ce n’était pas juste l’affaire de protéger ses droits et ceux de ses héritiers.

Au fond, avec l’affaire Giacometti Prada, il est bien question de l’affrontement entre trois universalismes, celui d’un humanisme ancien, voire archaïque, qui fait résider dans nos chairs toutes différentes, l’espoir d’une communauté, celui du modernisme qui nous déclare tous égaux, mais aux portes de l’Enfer et celui post-moderne de l’à quoi bon, du relativisme, de l’interchangeable, qui nous encourage à profiter… à profiter de ce qu’il nous est proposé de consommer, il s’agit là d’un universalisme de commerce. Ce qui est assez ironique, c’est que c’est cet affrontement que Baldessari a sans nul doute voulu figurer, en quelque sorte un pied de nez à la mode et en particulier à Prada, regarder à ce propos la vidéo du commissaire G.Celant [6].

[1] Vincent Noce, Prada poursuivi par la justice à Milan, article sur Liberation.fr 1er Février

[2] Rosalind Krauss, une histoire de la sculpture de Rodin à Smithson Macula, 1997

[3] Walter Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia 2003

[4] ArtWorks, Octobre 2010, http://artworksmagazine.com/2009/10/the-sum-of-the-parts-equals-john-baldessari/

[5] Vogue.it 10/29/2010 http://images.vogue.it/imgs/galleries/peole-are-talking-about/zoom/003747/jbaldessari-12-736444_0x440.jpg

[6] G.Celant exibart.tv http://www.youtube.com/watch?v=2oC3hm9ZZrc

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